ghedalia tazartes – voyage à l’ombre

ghedalia tazartes – voyage à l’ombre
release date : 1997
label : demosaurus

ghedalia tazartes combines an orchestra and a pop group in one person. his voice shifts constantly from child to woman. completely unique, his music is unbelievable. you can’t miss that record. this album was produced by david fenech on his microlabel called demosaurus.

Interview (in french)

Par David Fenech, Paris 4 Octobre 1997

J'ai l'impression que tu construis ta musique de maniere tres
instinctive. Peux-tu m'expliquer comment tu travailles ? 

J'ai immediatement envie de te repondre « je ne travaille pas » ! Ce qui
me gene, c'est cette espece d'affectation qu'il peut y avoir à parler de
travail artistique, tu vois ce que je veux dire... De deux choses l'une
: ou bien par exemple je fais une musique pour une piece de theâtre ou
pour un ballet et là effectivement il y a une grosse part de travail,
c'est à dire un travail au sens où je suis un artisan qui va faire un
objet qui ne m'est pas destine, un objet qui est l'expression de
quelqu'un d'autre à travers une equipe, à travers des acteurs, à travers
un danseur... alors là effectivement il faut un peu ecraser l'Artiste
parce que les artistes sont en fait sur le plateau. Tu vois, lorsqu'il
s'agit d'art de la scene les artistes sont sur le plateau et donc le
musicien de scene se doit de servir ces artistes d'une certaine façon.
En ce sens, on peut dire que c'est de l'artisanat, on peut dire qu'il y
a un travail. Mais si tu m'interroges sur les materiaux sonores (qui me
servent aussi pour la musique de scene), je te dirai que la musique que
je fais, je la fais justement pour echapper au travail. Ne racontons pas
d'histoires ! 

Tu utilises le terme Impromuz pour parler de ta creation. 

Oui, c'est parce que je suis autodidacte musicalement. Au debut je ne
pretendais pas faire quelque chose qu'on appellerait (pour simplifier)
de la musique. Et pour simplifier on dit que je suis musicien parce que
sinon on rentre dans des discussions incroyables, et comme ça fait
maintenant trente ans que c'est comme ceci on peut dire que c'est ma
pratique...

Une pratique donc, pas un travail ... 

Oui, c'est juste... Au debut, je ne pretendais pas faire de la musique :
je pretendais faire des choses qui s'apparentent au son. C'etait comme
une ecriture sur bande magnetique, ou bien comme un dessin sur bande
magnetique, je ne sais pas. J'appelais ça Impromuz en effet,  parce qu'à
l'epoque il fallait bien trouver un qualificatif au produit.

Ce produit est d'ailleurs tres particulier avec ta façon de chanter dans
une langue qui pourrait s'apparenter au langage des enfants. Cette
langue improvisee, j'ai l'impression de l'avoir parlee quand j'avais
quatre ans ... 

On doit avoir des points communs alors !

Tu t'interesse beaucoup au langage, il me semble 

Oui. Je pense que le ton fait partie du domaine musical et pourtant
c'est aussi un domaine du langage (voilà un truc qu'ils ont en commun).
Je pense aussi que le ton est tres important pour le sens. C'est tres
tres important. Je pense même que l'on peut prononcer exactement la même
phrase et lui faire dire une chose et son contraire selon le ton sur
lequel on l'a dite. Si tu veux, la langue que l'on peut avoir avec un
animal, avec un chien par exemple... on peut lui parler de façon à ce
que les mots qu'on lui dit comptent assez peu. Ce qui compte c'est le
ton sur lequel on lui dit. On a l'impression que c'est à ça qu'il est le
plus sensible en tout cas. Et c'est un peu comme tu le disais une langue
comme ça, tres infantile ... ou plutôt tres enfantine, dans le sens où
elle joue plus sur le ton que sur le sens des mots. 

Ce qui fait que dans ta musique, on evolue dans une sorte de monde
mysterieux... 

Oui tu as raison, c'est une image du monde. C'est une image des gens qui
se parlent aussi. C'est même une image du rapport amoureux qu'on a aux
autres. D'une certaine façon, comment on peut être surpris et quelques
fois assomme par la constatation qu'on connaît quelqu'un depuis quelques
fois des annees, et qu'à un moment donne tu te rends compte que il ne te
comprends pas, que tu ne le comprends pas... A quoi ça tient ? Eh bien,
moi je ne sais pas, mais ça arrive à tout le monde, ça arrive tous les
jours. C'est un peu triste et à la fois c'est merveilleux. Et de la même
maniere, comment tu rencontres quelqu'un que tu n'as jamais vu et avec
qui a priori tu n'as rien en commun, et comment chaque phrase, chaque
regard peut être eloquent. C'est un peu quelque chose comme ça qui
m'interpelle... oui, ce côte universel.

Tu deformes peu les sons que tu enregistres, contrairement à tes
contemporains. 

Même avec l'echantillonneur, il y a une partie qui te permet de
reproduire, monter et descendre les sons... je l'utilise un peu, surtout
en descendant. Mais il y a toute une partie de l'echantillonneur qui est
un veritable synthetiseur qui te permet de transformer un son concret en
ce que tu veux. Cette partie là, je ne l'utilise que tres rarement. Je
sais maintenant que c'est l'ecole Schaeffer et Pierre Henry, enfin je ne
sais pas dans quelle mesure. J'ai entendu maintenant parler de ces gens
là, parce qu'au depart... je ne les connaissais pas. Si tu veux, c'est
par rapport à ce que je fais que j'ai ete amene à forcement savoir que
d'autres l'avaient fait avant moi. Mais, je crois effectivement que
c'est mon côte musique concrete. Il y a une telle richesse, une telle
gamme de variete dans les sons naturels qu'il n'y a pas besoin d'en
rajouter. Ou alors si un son doit être electronique comme avec le vieux
synthetiseur Moog que je t'ai montre, il l'est alors tres nettement. Ça
n'a pas besoin d'être un son naturel transforme. Un generateur suffit
pour creer un son electronique. Ça aussi, ça peut être interessant. Mais
on n'a pas besoin si tu veux, de transformer les sons naturels en sons
electroniques. Ce n'est pas une demarche qui m'interesse...

Par contre c'est le rapport entre les sons electroniques et le son tres
naturel de ta voix, ou celui entre une chanteuse du Keralla et des
choeurs tziganes qui me parait interessant et faire partie de ton style. 

Je ne peux pas t'expliquer ça. Je sais pas... je suis un peu le Picasso
de la musique ! Un peu pretentieux, non ?

Tu n'avais pas sorti de disque depuis longtemps ... 

Les disques pour moi, c'est un peu comme une bouteille à la mer. C'est
un truc gratuit pour tout le monde. Le travail que tu fais en editant ce
disque, c'est un vrai travail qui ne va pas forcement t'être remunere.
Enfin, j'espere que par l'avenir il le sera... mais il faut avouer que
je ne suis pas tellement rentable ! Editer un disque moi même, c'est à
dire le fabriquer et le distribuer, je l'ai dejà fait une fois (pour le
disque Transports) et je n'ai pas envie de recommencer. Ça ne
m'interesse pas, ça ne me rapporte pas et c'est du boulot. Donc tout ça,
c'est uniquement dû aux circonstances : personne ne s'etait propose pour
publier un disque de moi... c'est pour ça qu'il n'y en a pas eu ! Sans
compter qu'en plus la musique que je fais n'existe pas uniquement que
sur le disque. Le disque n'est pas remunerateur. Ce n'est pas mon metier
d'une certaine façon. Mon metier, celui pour lequel je suis paye, c'est
de faire de la musique de scene.

Ta derniere representation publique datait du debut des annees 90. Tu as
completement abandonne la scene ? 

J'ai fait pendant presque quinze ou vingt ans des concerts à la demande.
Je n'ai jamais eu d'agent qui s'occupe de moi. C'etait du travail
effectivement, et c'est pourquoi j'ai arrête car ça demande beaucoup de
travail de reproduire n'importe quand sur scene ce que l'on a fait une
fois chez soi. Techniquement, c'est aussi difficile d'aligner une heure
de suite au chant, c'est beaucoup d'energie pour ce qui m'interessait de
faire sur une scene. Donc arrive à un certain âge (la quarantaine), j'ai
un peu moins d'energie... ça aurait pu rester quelque chose de «
construisible », rester quelque chose qui marche. J'ai eu un succes
d'estime tres grand à chaque fois. Le dernier que j'ai fait, il y a des
gens qui avaient du pouvoir à Avignon, qui avaient du pouvoir dans des
tas de trucs qui ont adore ce que j'ai fait, qui aimaient beaucoup, qui
me connaissaient depuis longtemps... mais qui se trouvaient incapables
de me programmer, je ne sais pas pourquoi ! C'etait donc un gros travail
pour finalement le faire une fois tous les six mois, pour gagner deux
mille ou trois mille francs pour faire un concert. C'etait absolument
pas rentable, donc j'ai decide d'arrêter car c'etait un trop gros
travail qui n'etait pas paye. D'autant plus que j'avais l'impression
chaque annee lorsque je presentais mon nouveau concert qu'il ne venait
que des aficionados qui au fond sortaient vachement contents en disant «
c'etait aussi bien et même peut être mieux que l'annee derniere ». Au
fond, je ne faisais que remettre mon titre en jeu, gratuitement en
plus... je me suis dit « Merde ! ». Pourtant, ça marchait tres bien sur
scene. Il y avait de nombreuses gens qui me disaient « j'aime pas les
disques mais je te vois sur scene et je trouve ça formidable ».

Comment se deroulaient tes spectacles ? 

Je chantais avec des bandes. C'etait du multi-pistes (comme je le fais
sur un disque) mais il etait inacheve d'une certaine maniere. Il
manquait une voix, et cette voix je la faisais en direct.

Tu m'as aussi parle d'un film que tu voulais tourner sur le cafe du
coin. C'etait serieux ? 

J'en ferais peut être un autre... mais, c'est vrai que je fais des
petits films. Ce soit des films video HI-8.

Tu les as dejà montres ? 

A des amis... J'aimerais bien que ça devienne quelque chose. Cette
activite m'interesse beaucoup, j'aimerais bien en faire quelque chose,
je ne sais pas quoi encore. Chacun de mes films est different, c'est
tres difficile d'en parler. C'est comme de la musique, je te dirais si
tu ne l'avais pas entendue qu'il faudrait que tu ecoutes. Si tu veux je
peux te montrer un film ou deux... C'est ce que j'ai de mieux à faire.
Mais c'est un peu comme pour les morceaux, on retrouve des trucs commun.
C'est tres different mais on sent que c'est un peu le même mec qui l'a
fait. Pour les films, je suis quand même assez à l'interieur de mon
sujet pour l'instant. Je ne sais pas, c'est peut être une distance qui
me manque encore. Elie en Italie et Paparano me paraissent être des
films extrêmement differents, c'est encore plus marque que dans la
musique où c'est ma voix avec les bandes. Dans mes films, je
n'hesiterais pas à utiliser si j'en ai besoin une musique de Lou Reed,
je ne tiens pas à faire absolument toute la musique moi même. Ce n'est
evidemment pas moi que je filme, même si quelques fois je peux faire des
apparitions.

Et ta femme (*Nathalie Richard qui a joue dans des films de Jacques
Rivette, Olivier Assayas... ) joue aussi dans tes films ? 

Oui, mais pas en tant qu'actrice ! Je dois te dire que c'est particulier
mes films... C'est un peu bâcle mais en même temps il y a un exploit car
dans les tous premiers films que j'ai fait, le parti pris etait de les
faire avec juste une camera. Ils sont donc montes avec la camera. C'est
un exploit extraordinaire de revenir en arriere et de monter une
sequence à l'interieur d'une sequence que tu veux effacer. Une autre
contrainte : si je veux une musique, elle doit être banchee avec un
Walkman pendant que je suis en train de tourner l'image. C'est un vrai
jeu d'equilibriste pour arriver à avoir à la fin du compte une bobine
qui est le film. Quand je suis arrive à un film où j'ai eu enormement de
chance, il y en a eu d'autres où j'ai pas eu de chance du tout et où
j'ai efface les sequences que je preferais par maladresse. J'ai du
retourner certaines sequences et j'ai demande aux gens de me redire ce
qu'ils m'avaient dejà dit spontanement, de refaire les scenes (avec des
gens qui ne sont pas du tout des acteurs). Ça a donne quelque chose de
plutôt bizarroïde... J'ai maintenant decide de m'acheter un magnetoscope
pour pouvoir faire un pre-montage. C'est clair que mon but, ça serait
que ça ne reste pas en video. Le principe est quand même de faire des
films qui ne coûtent rien, rien que le prix de la bobine. En me
demerdant bien, je ferais une copie film du montage final. La video
tiree en film donne une espece de chose teinte, une couleur assez
belle... ça coûte assez cher, mais en tout cas beaucoup moins cher qu'un
tournage.

C'est Philippe Harel qui comparait le prix de son premier film Un ete
sans histoires avec le coût de Terminator II. C'etait tourne en video
aussi, avec tres peu de moyens.

Il faudrait que je trouve un producteur, et en fait... j'avais dejà
bosse pour le cinema en faisant de la musique.

Et en plus tu fais des sculptures ! Ton approche de la sculpture est
comme pour ta musique un peu ...

Pop art !

J'aurais dit Art Brut. Pourquoi Pop Art ?

Je ne sais pas... Je trouve que c'est populaire, un art populaire.
J'aime bien Andy Warhol en plus. Il a invente la repetition, apres les
africains.

Et comment tu decrirais ta pratique de la musique ou de la sculpture aux
gens qui ne connaissent pas ? C'est tres dur d'en parler, ça ne
ressemble à rien de connu...

J'en ferais une idiotie, je la tournerais en derision. Je dirais « il
s'agit de capter la vibration... », tu sais c'est tres difficile comme
exercice. Ce que je fais, c'est un peu partir à la recherche de quelque
chose d'indefini. Tu creuses pour chercher. Alors tu peux creuser,
moudre le vide, creuser dans l'espace, creuser dans la terre, creuser
dans le ciel... Creuser dans ta propre tête à la recherche de je ne sais
pas quoi, et tu finis bien par tomber sur quelque chose... moi je suis
tombe sur la musique que je fais !
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