
Dominique Grimaud & Véronique Vilhet – Sur les bords
ADN Records – 2025
https://adnrecords.com/album/dominique-grimaud-veronique-vilhet-sur-les-bords/
A1. Tao 3’34”
A2. Deluxe Pi 3’02”
A3. Dites-le avec des floors 2’28”
A4. Ohr 2’56”
A5. Le Départ du train en gare de La Ciotat 2’59”
A6. Lum Reek 2’17”
B1. Dans la rue du Faubourg Larue (dédié à Daniel M.) 2’48”
B2. Yoda fait son yoga 2’38”
B3. Great Greta 3’04”
B4. Sur les bords 2’50”
B5. Vagabunda 3’50”
B6. Lang May 3’00”
Credits :
Dominique Grimaud : Guitars, épinette des Vosges
Véronique Vilhet : Drums, vocals
David Fenech : Guitars on B1, pre-mastering
Press release from the label :
Dominique Grimaud, a historical figure in French musical avant-garde, is known as a founding member of Camizole and Video Aventures, two groups that profoundly shaped the underground scene of the 1970s in France. Camizole, formed in 1970 in the wake of the May ’68 protests, stood out for its improvised performances and happenings, inspired by the Living Theatre and characterized by radical expressive freedom and a rejection of commercial musical conventions. The group, with Grimaud as its only permanent member, was a laboratory for sonic and social experimentation, involving around twenty musicians and using traditional instruments, everyday objects, and innovative sound manipulation techniques for the time.
In 1978, after merging with Lard Free, Grimaud founded the duo Video Aventures with Monique Alba, now considered a precursor of contemporary electronic sounds. Video Aventures distinguished itself with a minimalist and personal approach, alternating melodic moments with harsher, more experimental passages, in line with the tradition of Rock in Opposition and European avant-garde. Over the years, Grimaud continued to explore new sonic territories, moving from pioneering use of analog synthesizers and early samplers in the 1970s, to integrating elements of Delta blues in the 1990s, and eventually returning to electronics and collaborating with artists such as Pascal Comelade, Pierre Bastien, and David Fenech in the 2000s.
“Sur les bords” created together with percussionist Véronique Vilhet, represents a mature synthesis of these experiences. The music unfolds in a rough and deep manner, guided by the “thousand voices” of Grimaud’s treated guitars and spinet, while Vilhet’s percussion, often enriched with echo effects, creates a dense and hypnotic sonic tapestry. Vilhet also adds her ethereal voice, contributing to a balance between the tradition of the French underground of the seventies and the most current trends in experimental music.
The presence of David Fenech, a guitarist and composer among the most relevant of the new French experimental scene, known for his collaborations with figures such as Nurse With Wound, Jac Berrocal, and Pascal Comelade, further enriches the project.
The result is a work that reflects the richness and complexity of the French underground scene: music born from the rejection of market-imposed rules, from the desire to experiment and create alternative artistic communities, and which continues to influence new generations of musicians in France and abroad.
Dominique Grimaud et Véronique Vilhet ne nous avaient pas préparés à être aussi borderline. Quoique, nous n’avons jamais su à quoi nous en tenir, en terme de limites, avec eux, hormis une exacte mesure du temps, une sensibilité musicale à fleur de peau, le tout en une extrême sobriété. Sur Les Bords est un choc sublime, la source d’un plaisir psycho-acoustique insaisissable qui vous fait pencher vers l’en dehors du monde. Cet album agit par la force de rythmiques simples, de sons de guitares distordus, de lignes soniques furtives, de voix sépulcrales (en tout cas, ce qui semble être des voix). L’ensemble agit et progresse par de courts titres, d’un peu plus de deux minutes à un peu moins de quatre minutes. Cela agit et progresse avec une sorte de pouvoir magique. Le mystère de cet enchantement s’explique en partie par l’utilisation de pédales d’effets Electro-Harmonix Big Muff. En partie seulement, la technique est ici au service d’une expression musicale très sensuelle. Nous pensons par moments entendre des synthétiseurs, alors qu’il n’y en a pas sur ce disque. L’instrumentation est uniquement faite de guitares, d’épinette des Vosges, jouées par Dominique Grimaud, et de batterie, délicatement jouée par Véronique Vilhet. Le duo est accompagné sur un titre par David Fenech à la guitare. David Fenech a également contribué à restituer à merveille ces formes sonores évolutives en se chargeant du pré-mastering. Il est aussi l’auteur de la magnifique photo en couverture de la pochette de l’album. Enregistré de 2020 à 2023, Sur Les Bords de Dominique Grimaud et Véronique Vilhet est publié sur ADN Records. Cet excellent label italien, fondé en 1980, est historiquement lié, entre autres, au mouvement Rock in Opposition et au festival Musiques de Traverses.
Eric Deshayes – Neospheres (link)
Quand on est un vétéran de ces musiques émanant des réseaux parallèles au marché musical dominant, intituler son album Sur les bords peut sembler très basique. Quand on ne fait pas du « mainstream middle of the road », on marche forcément en marge, donc sur les bords, logique implacable ! Et toute sa vie (parler de carrière serait trop réducteur et tendancieux), Dominique GRIMAUD l’a passé effectivement à créer ou à s’impliquer dans des projets artistiques marginaux, que ce soit avec des formations comme CAMIZOLE, VIDEO-AVENTURES, PEACH COBBLER, à travers ses disques solo (Slide, Rag-time, Les Quatre Directions, 19 Feedbacks…), ses collaborations avec Guigou CHENEVIER, Pierre BASTIEN, KLIMPEREI, ou son duo qui nous intéresse ici avec Véronique VILHET (JOHNNY BE CROTTE, ROYAL DE LUXE), actif depuis une bonne dizaine d’années. Au regard du singulier parcours de notre insatiable explorateur, Sur les bords pourrait passer pour le titre d’une anthologie, d’un « très meilleur de… « . Mais Dominique GRIMAUD en est-il encore à chercher une justification, une reconnaissance en tant qu’artiste des bas-côtés ? Bien sûr que non. Aussi, il y a fort à parier que les bords sur lesquels il nous invite à faire trottiner nos esgourdes sont ceux qu’il ne nous avait pas encore invités à fréquenter, a fortiori avec Véronique VILHET.
Nous nous étions en effet habitués à voir (plutôt à entendre) le duo évoluer, au gré de ses quatre précédentes productions vinyliques, dans une forme d’ambient expérimentale bricolée à orientation folk, free, blues, chanson, au choix. Avec Sur les bords, enregistré entre 2020 et 2023, VILHET et GRIMAUD, secondés par l’ami de toujours David FENECH, qui s’est occupé du pré-mastering et a fait traîner ses guitares sur un morceau, explorent encore d’autres sentiers, et dont la particularité première est de ne pas suggérer des ailleurs oniriques extatiques, printaniers ou îlotiers, mais plutôt leurs envers non décorés ni décoratifs. En clair… c’est la face sombre des rêves qui est ici auscultée, avec en toile de fond ces nuits noires de geai sans étoiles que l’on traverse à l’aveugle, sans boussole ni repères, sans même la sonnerie du réveil pour nous extirper de ce mauvais pas. Alice au pays des perverses merveilles, en quelque sorte.
Au programme, nous avons affaire à des combinaisons de guitares et de batteries, les premières étant saturées, dévoyées, écorchées, « nucléairisées » par les fameuses pédales d’effets Big Muff d’Electro Harmonix, dûment exploitées par les David GILMOUR et autres NIRVANA, en passant par… les Vosges ! Car oui, Dominique joue aussi occasionnellement d’une épinette locale ! Quant aux batteries de Véronique, elles se payent le luxe d’être à la fois plus lourdes qu’auparavant tout en restant très épurées et parvenant même à se faire mélodiques. Elles déploient un jeu quasi-processionnel, générant des pulsations étouffées et sentencieuses façon pow-wow dystopique, sur lesquelles les guitares de Dominique grésillent, écorchent, générant braises visqueuses et fumées poisseuses. Il y a également des trames vocales sournoises savamment susurrées… Et d’illusoires sensations d’entendre des nappes de claviers qui ne font pourtant pas partie de la panoplie instrumentale mise à contribution.
Ici, tout n’est que flottements crépusculaires, secousses doucereuses, vacillements nocturnes, spasmes torpides, glauqueries suaves, évoluant entre statisme convulsif et réification chaotique. Nous ne marchons pas Sur les bords d’une route, fût-elle de campagne sauvage, mais Sur les bords déchiquetés d’une falaise, au pied de laquelle les marées en sourdine brinquebalent nos déséquilibres. GRIMAUD et VILHET réveillent en nous le goût du danger, de l’écoute périlleuse, malaisée et simultanément hypnotique, ils nous convient à une autre forme de contemplation extatique par l’entremise d’un passage au noir, un noir de bible aux résonances outre-tombales. Noirs sont ces bords, noire est donc la pochette de ce disque. On ne pourra pas dire qu’on a été trompés sur la marchandise. Et pourtant, au beau milieu de ce noir sans fond gît une photo en noir et blanc de notre couple complice qui, au lieu de surjouer la sombritude faciale, affiche au contraire des sourires décontractés. Et si cette noirceur n’était qu’un voile, certes opaque ?
En le soulevant, on retrouve cet esprit ludique qui s’est toujours immiscé dans l’œuvre du duo. Les douze piécettes de ce disque, dont la durée oscille entre deux et trois minutes – sauf deux qui essayent de tirer à grand peine vers quatre – portent des titres aussi intrigants que sémillants. Certains jouent sur la proximité orthographique des mots et des noms (Yoda fait son yoga, Great Greta), un autre joue sur l’effet d’écho et de boucle ouvrant sur une forme de confusion des voies urbaines (Dans la rue du faubourg Larue), un autre se fend d’un jeu de mots parfaitement tuant (Dites-le avec des floors, morceau déjà inclus dans la compilation Modulisme Session 057 (Synthisis Sonoris I) parue en 2021), tandis qu’un autre fait référence à la pédale Big Muff Deluxe PI, dont on a déjà dit quel rôle primordial elle joue dans la musique gravée sur ce vinyle.
Il y a aussi deux titres qui sont casés chacun à la fin de chaque face du disque et qui se répondent au point de n’en former plus qu’un, Lum Reek et Lang May. Inversés, ces deux titres forment la phrase « Lang May (your) Lum Reek », une expression écossaise désuète qui signifie quelque chose comme « Longue Vie à vous » mais dont la traduction littérale, « Que votre cheminée puisse toujours fumer », renseigne de façon oblique sur l’atmosphère effectivement fumeuse qui se répand Sur (c)es bords… On appréciera de même la force homonymique du titre Ohr, qui signifie « oreille » en allemand (rappelez-vous ce fameux label dédié à la scène krautrock) et qui désigne la « lumière » dans la Kabbale ! Enfin, une autre référence, cinématographique celle-là, est à mettre au crédit de Le Départ du train en gare de la Ciotat, en forme d’écho inversé (soyez sympa, rembobinez !) à ce qui est considéré comme l’un des premiers films de l’histoire du cinéma, L’Arrivée du train en gare de la Ciotat, réalisé en 1895 par Louis… LUMIÈRE ! De la lumière kabbalistique aux LUMIÈRE du cinéma, Sur les bords s’impose comme un album noir de lumières !
Stéphane Fougère – Rythmes Croisés (link)